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Un premier voyage en 2007, puis 6 mois à arpenter l'Inde, de décembre 2008 à mai 2009
:)
Alors un ptit blog, comme une boîte ouverte, où puiser, au fil du temps, ou à l'aveuglette.
Puisse un sourire en sortir :)
Comment ça marche ?
Ci-dessous les dernières « bouteilles à la mer » lancées. Les plus anciennes sont à trouver dans « liste complète ». Le tout est classé par ordre chronologique, les plus
récents étant en haut. Donc commencez par le bas des listes, pour lire le début. Et pis un peu de douceur pour les yeux, au pays de la couleur…
« L’amour de l’Inde est difficile. Il peut être anéanti dès le premier contact : plions bagage et repartons. Il peut se confondre avec l’exotisme et le pittoresque. Il exige plusieurs séjours et une attitude assez étrange, faite de candeur, qui est propice à l’émerveillement et d’un scepticisme critique qui constamment remet en question l’objet de l’amour, le dénigre, le déteste. L’Inde n’est pas un pays charmant, à commencer par les paysages. À part le Nord, où l’approche de l’Himalaya, sur des centaines de kilomètres, bouleverse les yeux, le reste nous paraît plutôt monotone : un grand plateau virant de l’ocre au vert, des collines arrondies, quelques rochers gris dans le Sud, pyramides de pierre au milieu des rizières.
À vrai dire, le paysage s’oublie vite, tant la présence humaine s’impose et s’impose partout. Si nous n’aimons pas les hommes, n’allons pas en Inde. Il est impossible de visiter cette République singulière dans un vase clos, dans un car de touristes qui nous emmènerait de monument en monument, les yeux fermés sur le pays lui-même et sur les peuples. Exploit inconcevable, irréalisable. La foule est ici le paysage principal. Elle est l’acteur de toutes choses. C’est pourquoi sans doute, dans la littérature indienne de tous les temps, les personnages sont souvent attirés par l’exil et ola solitude, le renoncement, le départ : par fatigue de l’homme.
Que le visiteur étranger ne s’engage dans cette voie de l’isolement, ce serait mon premier conseil. Qu’il n’aille pas en Inde pour n’aller nulle part. Qu’il accepte la foule, qu’il s’y mêle, qu’il s’y perde. Première condition de l’amour : le contact.
L’autre attitude, plus délicate, consiste à oublier pour quelques jours, ou quelques semaines, notre croyance, profondément établie, en la rationalité du monde. Si nous manquons de naïveté, si nous oublions de voir et d’entendre, si nous voulons à toute force expliquer et comprendre, ramener tout ce spectacle à notre logique, le comparer et l’évaluer, nous trouverons rapidement égarés, déçus, voire exaspérés. L’Inde s’observe, elle s’analyse, (c’est même un des exercices favoris des Indiens) mais elle ne s’explique pas. Si nous mettons ensemble toutes les données concevables (territoires, populations, langues, religions, économies, modes de vie), si nous les étudions selon nos méthodes, le plus sérieusement, le plus impartialement possible, nous ne pouvons en tirer qu’une conclusion, qui est implacable : l’Inde n’existe pas.
Un tel ensemble ne peut pas fonctionner. Il est incohérent. Il recouvre tant de niveaux sociaux, tant de complexités mentales, tant de règlements publics ou secrets, tant de réalités imaginaires, tant de passé et tant d’aujourd’hui, qu’une cohésion relèverait du miracle cosmique.
Et c’est pourtant le cas. L’Inde existe et elle fonctionne. À certains points de vue, elle fonctionne même mieux que des États qui se disent historiquement et linguistiquement fondés. Le disparate indien a créé un peuple plus sûrement peut-être que tel ou tel nationalisme. C’est la dissemblance qui rassemble. Et c’est l’illusion qui est réelle.
La première surprise est donc celle-ci : une chimère en exercice. À cela s’ajoute, comme tous les temps, une transportation immédiate dans les lumières et les odeurs d’une autre époque, dans les méandres de quelques palais à l’âge imprécis. Aucun effort n’est ici demandé : il suffit de se laisser aller, de glisser dans la faille temporelle qui nous est partout entrouverte.
Le passé n’est pas le passé. Il n’est ici qu’une des formes du présent, qui l’assimile et le prolonge. Cela ne signifie en aucune manière que l’Inde soit un pays retardataire, ou à la traîne. Elle vend des informaticiens au monde entier et elle vit encore au temps des miracles. À l’opposé des Etats-Unis où le passé est constamment effacé, aboli au profit d’une course éperdue dans l’instant, dans l’insaisissable aujourd’hui, l’Inde revendique cinq millénaires d’existence et s’y réf§ère constamment. Des hommes d’affaires peuvent parler business en évoquant avec précision les anciens récits. Aucun autre pays, en tout cas aucun pays de ce poids, de cette importance, n’offre à nos yeux cette continuité sans faille, où toutes les invasions, l’une après l’autre, en y comprenant la présence anglaise, ont été absorbées jusqu’à faire partie de la substance indienne, où ce que nous appelons la modernité ne suppose aucune rupture avec les siècles que nous nommons antiques.
Dans une histoire d’autrefois et d’aujourd’hui, un vautour veut manger un pigeon, qui a trouvé refuge sur la cuisse d’un roi. Parmi d’autres arguments, répondant au roi qui lui propose de manger autre chose, le vautour dit : « depuis le commencement du monde, je vis aujourd’hui de ce pigeon. » Une des phrases les plus indiennes que je connaisse. Depuis toujours, nous vivons aujourd’hui. Cinq millénaires d’instants.
Il faut quelque temps pour saisir cette particularité profonde et pour l’aimer, car ce que nous croyons tenir, ici plus qu’ailleurs, soudain nous échappe et nous déconcerte. Je reviendrai souvent sur ce sentiment qui peut aller de l’émerveillement à la déception et même au dégoût. Nous avons l’habitude de procéder par comparaisons, de tout ramener à nous-mêmes. Or l’Inde est un territoire sans autre référence qu’elle-même, le seul grand empire d’autrefois qui se maintienne, presque imperturbable, en semblant ne dépendre de personnes. Dans son histoire – qu’elle considère d’un regard très différent du nôtre – aucune époque n’a éliminé la précédente. Elles se sont intégrées les unes aux autres, l’époque nucléaire et informatique comprise, dans que l’on puisse jamais parler d’un « temps passé », d’une « époque révolue ». L’Inde a le temps. Les siècles ne s’excluent pas, ils s’agglomèrent.
Il me semble parfois, comme à d’autres, et surtout depuis une dizaine d’années, que cette étonnante substance est en perdition, qu’elle ne passera pas le siècle qui commence, que les formes les plus trompeuses de la modernité – de la fast food à MTV et aux blues jeans – sont en train de l’emporter au détriment de la tradition multiforme.
C’est possible mais cela n’est pas pour demain. Raison de plus, en tout cas, pour aller vivre quelque temps parmi les témoignages d’une alliance unique des âges. Si on aime le temps plus que l’espace, et le contact, plus que la solitude, il faut en profiter. On trouve en Inde une relation entre l’homme et le monde qui est menacée, qui va peut-être disparaître. Je ne dis pas qu’elle est meilleure que d’autres, mais elle est autonome, minutieuse, rare. S’il nous reste une chance de « dépaysement », elle est à saisir ici.
Cette co-existence, au sein de la vie indienne, du passé et du présent, de la croyance et de la science, de l’éternel et du passager, outre le charme et parfois la fascination que nous y trouvons, nous donne la possibilité (si nous le voulons bien) de pouvoir nous observer nous-mêmes, à tel moment de notre histoire. Dépaysés et pourtant chez nous.
Nous savons bien que tout voyage est illusion et que tout récit de voyage est mensonge. Nous ne voyons pas, nous croyons voir et d’ailleurs la vue est trompeuse,
par nature même. C’est pourquoi Jean de La Croix écrivait que nous ne voyageons pas pour voir, mais pour ne pas voir –c’est-à-dire pour essayer d’atteindre autre chose que la surface lisse et
fugitive des choses, pour nous voir aux lumières d’ailleurs.
Cela dit, en Inde, il est difficile de ne pas voir. Même si nous ne tombons pas en extase devant les paysages, nous ne pouvons pas fermer les yeux devant l’immense présence humaine et devant les œuvres innombrables qui ont marqué cette présence.
Cette approche – visuelle, sensuelle – est indispensable. Dans un premier voyage, nous pouvons même nous en contenter. Ensuite peu à peu, nous allons au-delà des apparences, comme tout nous y invite, nous apprenons à déchiffrer les images et, plus profondément encore, à entrer en contact avec le cœur et la pensée indienne. Sans illusion, cependant, car nous n’en viendrons jamais à bout. Nous ne connaîtrons jamais tout de l’Inde. Admettons-le. Après une trentaine de séjours, plus ou moins longs, à chaque nouvelle arrivée quelque chose me saute aux yeux : une évidence, bien plantée là depuis cinq mille ans, et que je n’avais pas remarquée.
(…) Faire sentir ce que connaissent tous les amoureux de l’Inde, cette disponibilité insatiable, cette avidité de voir et de savoir qui nous tient constamment éveillés, aux aguets, dans le pays le moins ennuyeux du monde. Où l’ennui, comme l’indifférence qui souvent l’accompagne, sont inconcevables, ne relèvent pas de ce monde. L’Inde nous arrache hors de nous-mêmes, soit par répulsion, soit par attraction ou par la plus forte des curiosités, celle qui ne sait ni ce qu’elle cherche, ni ce qu’elle peut espérer, ou craindre. Une surprise à chaque battement de paupière. Une provocation incessante du regard et de la pensée.
Jean-Claude Carrière,
Préface à son Dictionnaire amoureux de l’Inde.
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